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Enfin l’hiver ! quelle joie de sentir le froid et l’humidité me piquer le nez ! A nous les bonnes soupes !

Plusieurs articles commencés et jamais achevés. Et combien virtuels, écrits mentalement en désherbant… Et plus le temps passe, plus il y a de choses à raconter. Je ne vous apprendrai rien si je vous dis que la chaleur et la sécheresse qui duraient encore la semaine dernière ont été une sacrée épreuve. La nature est belle sous cet éclatant soleil d’automne et combien je désirais, pourtant, un ciel maussade, de l’humidité, des trombes d’eau. Enfin, pas trop d’un coup.

Je n’ai jamais compris qu’on traite de bécasse une fille idiote, ce petit oiseau charmant est on ne peut plus malin. En revanche, la teigne, je vois bien l’image. Car ce sont des dizaines de ce petit papillon qui sont venus se réfugier courant juillet sous les voiles de mes poireaux, pondant, pondant, pondant. Et ce sont des milliers de larves qui ont creusé, creusé, creusé (imaginez une à 3 larves par fût, sur 9 rangs de 500 poireaux). Et quand le voile fut soulevé en septembre, tous les poireaux étaient fanés et habités. Colère, déception. Puis j’ai tout coupé en-dessous des larves, tout mis sur un tas à brûler loin. Et les poireaux se sont remis à pousser, pousser, pousser. Et ce matin, en soulevant le voile, je vois des teignes s’envoler (imaginez des mites qui sortent de votre placard à provisions). Amélie, technicienne à la CAB (Coordination de l’agriculture biologique) m’explique que c’est normal mais que ce vol aura moins d’incidence car elles vont hiverner avant de pondre à nouveau au printemps. Enfin, peut-être, car ce mois d’octobre est encore tellement chaud que les teignes peuvent se croire en mai. Allons bon.

Oui, parfois, je me demande si cela en vaut la chandelle car je ne sais pas encore si j’arriverai un jour à vivre décemment de mon travail. Mais je me rends compte à quel point être en contact avec la nature, la terre, me procure une énergie vitale incroyable. J’ai fait un rêve : en montagne, je suis assise au bord d’un ruisseau dans lequel je plonge ma main en regardant un pic enneigé puis me lève et pénètre dans un bois de résineux, sombre, aux odeurs de mousse et d’automne. Mon chat me suit. En sortant du bois, le soleil m’éblouit mais il ne me brûle pas comme il a pu le faire cet été, il me chauffe doucement le visage. Je gravis le sentier rocailleux. Mon pas est léger, et bien qu’escarpé, le chemin ne me donne pas l’impression d’avoir le vide en dessous. La vallée en face est dans l’ombre. Au sommet, j’hésite. Je sais que si je saute, je vais planer. Je choisis de rester. J’attends, admire la lumière qui baisse, le soleil qui se couche. Je n’ai jamais ni trop chaud, ni trop froid. Puis je me couche en chien de fusil sur un rond d’herbe accueillant. Je sens la présence de mes enfants. J’ai envie de prier. Voilà. J’ai pensé que cette montagne, c’était moi, l’énergie vitale qui me traverse, me donne envie de continuer, de grimper, de traverser les ombres et les lumières, d’accepter mes ombres et mes lumières. C’est ça, être dans la nature, même si elle n’est vraiment plus sauvage, ici en Anjou. C’est pour cela que rien ne m’émeut plus qu’une grenouille qui saute devant mes pas quand je récolte les céleris-rave ou qu’un gros lézard vert qui me regarde dans la serre à tomates. Et tant pis si je perds tous mes épinards à cause du mildiou, tant pis si les poireaux sont de nouveau dézingués, tant pis si j’en pleure. Tant pis si je passe pour une bécasse aux yeux des « vrais agriculteurs », ceux qui « exploitent » vraiment la terre à coups de métham sodium, de labour et qui n’hésitent pas à arracher et jeter un hectare de légumes quand leur coopérative n’en veut pas car le marché est saturé cette semaine-là. Quelques passages d’outils, d’engrais, de biocides et on recommence.

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J’ajoute un texte commencé en mai :

« Débarrassée de ma première déclaration PAC, je me réjouissais à l’idée d’accorder un peu de mon temps au blog. Mais coup de téléphone : une personne de la Chambre d’Agriculture m’a demandé de fournir des documents justifiant mes dépenses à la CIAP car la DDT les réclame pour le premier versement de la DJA. Vous n’avez rien compris ? Vous ne perdez rien. Tout ceci est bien ennuyeux et loin des raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire ce métier. Mais mon point de vue est clair : les denrées agricoles ne sont pas payées à leur juste prix, les paysans survivent à peine, alors prenons l’argent là où il est : les subventions financées par d’aimables contribuables qui veulent du pas cher.

Pendant ce temps, la campagne se vide de ses paysans en sursis. Remplacés par des robots dans des fermes-usines ? Affamés de changement, quittez les villes ! Ce n’est pas l’agriculture urbaine et ses bacs sur les toits qui vous nourrira.

Que deviendront nos campagnes sans paysans ? Et sans animaux domestiques ? Passionnant dossier dans la revue « Limite » intitulé « en arche! » sur la place de l’animal dans notre monde trop humain. En classe de CE1 où j’intervenais, les enfants m’expliquent que nous ne sommes plus des animaux car nous ne vivons plus dans des grottes. Non, nous ne sommes plus des animaux : quel animal pousserait sa race entière au suicide comme nous sommes en train de le faire ? Non, nous ne sommes plus que des zombies accros aux écrans.

 

Et moi, je fuis tout cela, toutes ces nouvelles désespérantes du reste du monde, réfugiée dans mon arche. Je m’émerveille de chaque pinson, tourterelle, canard, aigrette, chaque crapaud, chaque libellule, couleuvre, renardeau, lièvre, coccinelle, musaraigne, lombric. Je les croise par dizaine, j’entends le coucou et le pic-vert, la grenouille, les grillons. C’est un ravissement enfantin de chaque instant. Tant pis pour les limaces, les pucerons, les thrips, les araignées, les altises, les piérides, les mouches mineuses. Je les prends aussi. Et le virus de la mosaïque qui se déclare dans les courgettes, je ne sais quel acarien qui dézingue mes jeunes concombres. Aujourd’hui sous la pluie orageuse, quelle arche ! Toute la terre respire après ces semaines de sécheresse. »

 

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